Corps perçu – corps percevant. Suppléance, décalage et rencontre

CHARLES LENAY

Les quelques réflexions que je présenterai s’appuieront sur le développement de systèmes d’aide pour les personnes en situation de handicap sensoriels, essentiellement, les personnes aveugles.
Tout d’abord je présenterai les principes et résultats des systèmes de suppléance perceptive (substitution sensorielle visuo-tactile) quand ils donnent un accès tactile aux informations graphiques numériques. Pour cela il faut définir un corps percevant virtuel, c’est-à-dire un ensemble de champs récepteurs que l’utilisateur contrôle pour la perception active de formes. Quand les champs récepteurs rencontrent des pixels colorés, ils commandent l’activation de picots tactiles sous les doigts de l’utilisateur.
On verra ensuite comment ces dispositifs peuvent servir à l’étude de la constitution sociale de préférences et de valeurs émotionnelles. L’entrée dans le jeu des interactions sociales nécessite de définir, pour chaque sujet, un corps numérique perceptible par autrui qui soit lié à son corps percevant. Or, les rencontres perceptives (croisements de regards, toucher mutuel) se réalisent par un jeu de retards et décalages entre accroche dynamique des activités perceptives et détermination de l’image d’autrui. Paradoxalement, la présence d’autrui se reconnait comme absence de l’achèvement de sa détermination spatiale. Il y a là des indications précieuses sur la signifiance du visage (Levinas) et l’aura de ses images (Benjamin).

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